Le petit monsieur qui fait traverser la rue…

Il m’arrive deux/trois fois par an d’aller animer une session de quelques jours du côté de Cergy Saint-Christophe pour l’une de ces multinationales dont le personnel a fondu en dix ans, passant de 10 000 salariés à 300 en France. Les derniers survivants formant les employés roumains qui demain les remplaceront dans une enième externalisation. Belle abnégation !

Mais ce n’est pas le sujet.

Cergy, c’est ma destination la plus lointaine de l’année, puisqu’elle m’oblige à me lever aux aurores, à prendre un métro, puis un autre, puis un RER blindé bondé qui se soulage à la Défense. Ensuite ça va mieux, je peux finir ma nuit assis.

C’est donc en général dans un coma relatif et relativement au radar, que je déboule en plein marché du mercredi à la sortie de la station RER de Cergy, et que je m’apprête à traverser la rue principale.

C’est là qu’officie un petit monsieur cramoisi, la bouille sympathique au sourire rayonnant, qu’il pleuve qu’il vente ou qu’il fasse rien du tout. Dans son gilet fluo, ce petit monsieur jouit sans en abuser, du pouvoir absolu de vous faire traverser la rue, ou pas, en faisant, au milieu de la chaussée barrage de son corps ou pas, en levant son panneau stop ou pas, arbitrant de toute son autorité qui des petits piétons ou des grosses bagnoles.

Et ce petit monsieur retraité, vacataire municipal à 2,50€ de l’heure, de balancer mille bonjour le matin, mille bonjour le soir, comme si chaque passant était la personne la plus importante du monde et la plus singulière, avec ce même enthousiasme et cette même jovialité qui vous ouvre au petit matin frileux mieux qu’un kawa, et vous met en joie pour la journée.

Ce petit monsieur arrondi, un mot gentil par ci : fais frisquet – comment va ? … un conseil d’ami par là – pas fumer le matin – pas marcher si vite…- sait bien qu’il n’y a pas plus de femmes voilées en général que d’hommes réduits à leur cravate, mais sortant de l’anonymat, des gens particuliers, plus ou moins sympas, une femme voilée marrante, une autre toute revêche, un encravaté morveux, un autre si courtois…

A force d’habitude, ce petit monsieur convivial à 2,50€ de l’heure devient si familier qu’il finit au quotidien par être de la famille comme l’ami Ricoré.

Tout à sa fonction sociale et à cette forme de considération qui fait plaisir à voir, (et sans parler de sa probable misérable retraite) je soupçonne mon petit monsieur cramoisi de s’ennuyer ferme durant les vacances, et prenant son rôle à cœur, d’attendre en trépignant son heure de gloire du matin et son heure de gloire du soir, tant soudain il sert à quelque chose, se met à exister dans chaque regard, fait exister chaque passant.

Traversant la rue l’autre jour à mes risques et périls et notant son absence, je ressentais alors comme le manque d’un ami et de me renfrogner tout en m’inquiétant : j’espère que tout va bien.

En ces temps d’inhumanité, pensant aux migrants naufragés de Lampedusa de ceux qu’hypocritement on  »libère » en Libye pour mieux les pourchasser ici, je voulais juste témoigner de cette goutte d’humanité dans cet océan sans pitié et remercier mon petit monsieur à 2,50€ de l’heure, de rendre pour un instant gratuit ce monde plus humain.

tgb

Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

20 commentaires sur « Le petit monsieur qui fait traverser la rue… »

  1. Ce petit monsieur, c’est un peu le petit monsieur tout le monde, le bon con moyen qui produit pour l’enrichissement, les privilèges , la stature,la notoriété, la Suffisance des « grands » de ce Monde et de leurs nombreux courtisans intéressés; aussi lâches, hypocrites et veules les uns que les autres…

    J'aime

  2. Non ce n’est pas monsieur tout le monde, le monsieur tout le monde en général tire la gueule, te grogne dessus si tu traverses au mauvais endroit et n’a qu’une envie, celle d’être ailleurs. Ce petit monsieur là amène juste sa part fraternelle et te rend le matin laborieux moins glauque ensuite on peut parler aliénation et collaboration certes mais ce n’était, pour une fois, pas mon propos.

    J'aime

  3. Moi aussi, je connais « un Monsieur » C’est le même, celui qui donne envie d’être meilleur, celui qui donne de l’espoir, qui illustre la générosité,….celui qu’on aimerait Etre!
    Merci de nous rappeler qu’il existe un peu partout!
    la bise
    Marie José.

    J'aime

  4. « Respect ! » (comme disent les d’jeunes) pour cette chronique de rue-affre. Peut-être suis-je également insuffisamment réveillé, mais après lecture il m’est venu à l’esprit que le concept orwellien de “common dencency” tant estimée par Michéa (mais aussi peut claire/précis chez lui que chez Orwell), que ce “petit monsieur” pouvait, sinon l’expliciter, peut-être l’illustrer puisque selon l’adage « une image vaux mieux que milles mots ».
    PS – J’aime souvent votre chronique et ne me gêne pas pour la piller de temps à autre (je suis sans scrupule) afin de nourrir mon modeste site (un agrégateur). Soyez à cette occasion remercié de votre involontaire contribution à celui-ci.
    Très cordialement,
    Kiosquenet.

    J'aime

  5. pillez pillez je n’y vois pas d’inconvénient tant que le texte est référencé et que le lien « rue-affre » va au bon endroit (sic)
    oui un exemple en effet de la « banalité du bien » qui devient hélas de plus en plus exception

    J'aime

  6. J’ai moi aussi « un petit monsieur qui fait traverser la rue » dans ma vie… C’est une dame. Elle s’appelle Madame K. et je la salue avec tendresse ce soir.

    J'aime

  7. A propos de sa pièce Huis-clos, sartre disait  » j’ai voulu montrer, par l’absurde, l’importance, chez nous, de la liberté, c’est-à-dire l’importance de changer les actes par d’autres actes. Quel que soit le cercle d’enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c’est encore librement qu’ils y restent. De sorte qu’ils se mettent librement en enfer. »
    TGB, « le petit monsieur » est un bel exemple de briseur d’enfer.

    J'aime

  8. L’INVERSE parfait de la démonstration existentialiste du « Garçon de café » de Jean Paul Sartre. Ici, C’est la fonction qui sauve l’humanité…Comme quoi tout est possible. (Avec un peu de cœur bien sûr)

    J'aime

  9. Je n’y avais pas pense mais c’est juste, en tout cas ici et je ne me doutais pas que ce petit monsieur nous emmènerait jusqu’à Sartre et j’en suis ravi

    J'aime

  10. Il y a des gens comme çà, qui font un bien terrible. Par exemple, je connais un café (le plus vieux de Nantes), si caché qu’on peut passer à 20 mètres sans le voir, dans une rue minuscule. Je n’hésite pas à faire 20 minutes de tram rien que pour saluer le tenancier. Et si on se souvient de Kriss, ancienne de France Inter, décédée brutalement il y a dix ans : eh bien, elle n’a pas hésité, après avoir découvert ce café tout-à-fait par hasard, à y revenir spécialement pour une émission : c’est pas de l’amour, çà ?
    http://www.nantes.maville.com/actu/forum.php?idDoc=1190002

    J'aime

  11. chacun a son personnage c’est bien, ça fait une respiration dans ce monde brutal et vulgaire. Une goutte de gentillesse dans l’océan, l’océan dans un goutte de gentillesse

    J'aime

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :