Narcisse et Moi

La construction d’une cathédrale était sans signature. Le savoir faire, le talent le génie même de centaines d’artisans anonymes, exerçant simplement leur art, se fondait dans le collectif. Chacun amenant sa petite (ou grosse) pierre. La star n’était pas l’architecte mais le projet, l’oeuvre.

Puis l’égo est arrivé.

Le narcissisme triomphant. Le moi haïssable.

Chacun voulut être sur la photo, avoir son nom sur l’affiche, signer des autographes. Ainsi commença l’ère du quart d’heure de célébrité locale, du vedettariat en prime time, de la voix du pipole.

Tout ça pour dire que le bal des moi je, la farandole des égos boursouflés sur les réseaux sociaux, la danse macabre des prétentieux, des prétendants à la prétention, des professionnels de la profession Narcisse et moi, déballant leurs luttes intestines, exposants, surexposants leurs pots de chambre comme autant de trophées, leurs psychodrames à répétition, leurs querelles d’épiciers de succursales, nous faisant profiter des relents nauséabonds de leurs tubes digestifs, de leurs brûlures d’estomac, de leurs aigreurs gastriques, comme ces couples qui règlent leurs compte devant les invités, comme ces exhibitionnistes de la psyché ayant besoin pour exister de déballer leurs problèmes conjugaux dans des émissions animées par les Dolto du paf pour ménagères de plus ou moins 50 ans, me donnent la nausée, la honte et m’anéantissent.

Grosse, grosse fatigue.

Avant qu’il ne reste pour toute doctrine, idéologie, voire religion, que le toucher de nombril jusqu’à l’orgasme, il fut un temps non médiatique où la moindre des pudeurs était de régler ses divergences, ses contentieux, ses conflits en coulisses, de laver son linge sale en famille et de ne pas exhiber ses dessous douteux, les siens et ceux des voisins, en public.

D’autant qu’on a les mêmes à la maison.

La lutte des places ayant remplacé la lutte des classes, voilà que l’on nous donne à voir la grande partouze des états d’âme, les selfies des stigmates et la surenchère des coups tordus.

« Le Média TV» j’en ai rêvé. Avoir un outil à nous, Un support alternatif pour informer autrement, faire émerger d’autres talents, entendre d’autres voix, montrer d’autres images, analyser différemment…

J’en ai rêvé, je l’ai appelé de mes voeux, et je m’y suis engagé illico en tant que modeste socio, et me voilà sidéré face à la foire d’empoigne, aux convulsions récurrentes, aux bagarres et aux luttes de pouvoir de bandes et de clans jouissants de me faire profiter, en spectateur privilégié, de l’immense gâchis jusqu’à l’obscénité.

Faire d’une si belle idée un spectacle si désolant est non seulement indécent vis à vis du public militant mais aussi un désastre en termes d’exemplarité. User de son talent, de ses compétences, pour abuser du trolling jusqu’à la bouffonnerie, jusqu’à devenir la risée du « mainstream » est la démonstration affligeante de notre incapacité à l’efficacité et d’une forme d’irrespect rapports aux engagements, à la déontologie ou l’éthique, au contrat de confiance envers nous, leurs obligés.

C’est une faute.

je ne veux donner aucun nom, aucun sigle, je ne veux pas participer au bordel ambiant et rajouter du venin à la tambouille, tout le monde sait à qui , à quoi je fais référence et pour partie, à des personnes admirables que j’admire et qui abattent un travail formidable, mais qui, de par leur comportement à se vautrer dans l’auto-célébration du je et la consommation du moi, finissent par foutre le dégoût.

De scissions en scissions, j’ai vu trop de groupuscules autour d’une table s’étriper des heures et des heures pour une virgule, tandis que dehors les chars d’assaut…pour ne pas éprouver aujourd’hui une immense lassitude.

Au fond méritons nous nos défaites, nos impasses et notre condition.

Que cette culture de la dispersion, de la division ne nous raisonne même pas dans l’urgence, face à l’ennemi commun, au rouleau compresseur surpuissant, que l’imminence du désastre programmé, de la déshumanisation en marche, que l’avènement du totalitarisme cupide ne nous impose pas de cesser de gaspiller notre temps, notre énergie à nous détruire, doit bien faire rigoler l’oligarchie qui n’en demande pas tant.

Ne pas mettre son poing dans sa poche, ne pas retenir sa main et son tweet dévastateur, n’avoir aucun sens du sacrifice, de la cause commune, de l’intérêt général au dessus de tout, nous discrédite pour peu que nous ayons eu un jour quelque crédit.

Notre peau étant devenue notre seul drapeau, nos ambitions, nos carrières, , nos envies, nos jalousies, notre seul moteur, on peut toujours se dire de gauche et aspirer à l’humanisme, aux gens plus fort que l’argent blablabla, n’empêche, au final, ne sommes nous chacun que de notre parti, que de notre parti pris et n’avons d’ autre considération que pour nous-même. (et je dis nous pour être poli).

– Je préfère perdre plutôt que de voir mon camarade gagner. Je veux bien gagner encore faut il que mon confrère perde. Je préfère échouer plutôt que de laisser l’autre nous sauver du naufrage. Bref, je préfère la débandade et le suicide collectif plutôt que la réussite sans moi…-

Nous partîmes 50 mais par un prompt confort nous nous vîmes tout seul en arrivant au port.

En cela la pensée bourgeoise nous a parfaitement gangrénée, en cela l’esprit libéraliste nous a parfaitement pétris. En cela le capitalisme libre et non faussé nous a totalement façonné. Nous sommes devenus parfaitement, totalement individualistes, parfaitement totalement égoïstes, égotistes.

Ce nombre qui fait notre force n’est plus que la juxtaposition d’individus compétitifs. Elle fait notre faiblesse. D’une certaine manière le camp d’en face, extrêmement minoritaire, est carrément solidaire, a plus de discipline, ne serait ce que par intérêt de classe.

Personne n’est parfait, chacun veut exister, chacun a droit à sa part d’orgueil voire de vanité, chacun est digne d’être reconnu, mérite sa place au soleil, mais cette course folle au tout à l’égo ne peut que ruiner toute tentative d’unité, de résistance farouche, d’offensive triomphante.

Si l’on n’est pas foutu de penser que l’avenir de tous est supérieur au futur de chacun, alors, vainqueur ou vaincu, amant ou cocu,

nous serons tous perdants.

tgb

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Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

11 commentaires sur « Narcisse et Moi »

  1. Bonjour,
    Tout ceci est tellement vrai!
    Pourquoi sommes-nous incapables de nous effacer devant une cause qui dépasse notre insignifiante personne?
    Je suis tout comme vous, désespérée de tout ce gâchis qui fera que nous resterons des vaincus du système, à moins qu’un improbable sursaut nous fasse ouvrir les yeux pour le bien commun..

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  2. ben dis donc tu as meilleure mémoire que moi ça m’a permis de replonger dans les citations et nos débats et quel débat !
    des fois ici ça vole à haute altitude

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  3. je pense qu’il faut toujours que d’une manière ou d’une autre ça s’incarne mais c’est vrai que cette entité gilets jaunes protéiforme nous apprend quelque chose de singulier

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  4. Un constat sans appel dans ce seul paragraphe :
    « En cela la pensée bourgeoise nous a parfaitement gangrénée, en cela l’esprit libéraliste nous a parfaitement pétris. En cela le capitalisme libre et non faussé nous a totalement façonné. Nous sommes devenus parfaitement, totalement individualistes, parfaitement totalement égoïstes, égotistes.
    Ce nombre qui fait notre force n’est plus que la juxtaposition d’individus compétitifs. Elle fait notre faiblesse. D’une certaine manière le camp d’en face, extrêmement minoritaire, est carrément solidaire, a plus de discipline, ne serait ce que par intérêt de classe… »
    PARTICULES ELEMENTAIRES agrégées par une colère justifiée mais sans vision commune…Merci de l’avoir si bien repéré.

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  5. Robert, « prolétaire » ça ne veut plus rien dire, les gens sans capacité d’analyse historique ont désormais chacun « une identité » choisie et des intérêts propres sur un petit compte. Mille tribus sous un seul grand parapluie, l’OTAN. Ou Xi, ou Poutine…Des PSG, des Insoumis, des Vegans, et LGBTHWZE, des tuning et des raves, Bac, black, black bloc ou radical etc ça explose en feux d’artifice, c’est le cas de le dire ! Le tribal. L’individualisme basique du droit du plus fort de la struggle for life du paléolithique, époque fraiche revient au galop et l’égotisme devient la drogue gratuite pour l’oublier.

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  6. Ramdane, remplaçons le mot « Prolétaires » par « Opprimés »
    « Je veux croire que les êtres humains ont un instinct de liberté, qu’ils souhaitent véritablement avoir le contrôle de leurs affaires ; qu’ils ne veulent être ni bousculés ni opprimés, ni recevoir des ordres et ainsi de suite; et qu’ils n’aspirent à rien tant que de s’engager dans des activités qui ont du sens, comme dans un travail constructifs qu’ils sont en mesure de contrôler où tout le moins de contrôler avec d’autres. Je ne connais aucune manière de prouver cela. Il s’agit essentiellement d’un espoir placé sans ce que nous sommes, un espoir au nom duquel on peut penser, si les structures sociales se transforment suffisamment, ces aspects de la nature humaine auraient la possibilité de se manifester. » (Chomsky)

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