Glander

« …n’empêche, si tous les dictateurs et généraux du monde avaient un chat endormi sur les genoux, je serais plus tranquille… » Gaston Lagaffe (ou plutôt André Franquin)

Glander n’est pas forcément une activité (ou une non activité) saisonnière.

On peut effectivement glander toute l’année, sous toutes les latitudes, seul ou accompagné. Pourtant si glander connaît une saison, c’est précisément novembre, puisque le terme même trouve son origine au haut moyen-âge, durant la période des glands, où seul l’élevage du porc perdurait, alors que les travaux agricoles étaient terminés.

On glandait donc, puisqu’il n’y avait tout simplement rien à faire.

Aujourd’hui, à l’heure où il est de bon ton de grimper aux rideaux, de tourner comme un avion avec jet lag incorporé, où l’on creuse des trous pour mieux les reboucher, où l’on remplit son néant existentiel avec autant de vide consumériste, l’art de la glandouille n’est évidemment plus de saison.

A l’heure donc, où c’est la faute aux 35 heures, où l’on travaille toujours plus pour gagner toujours moins, où l’on exploite plus pour être exploité moins, dans une culture de résultat connement quantitative, oui à l’heure où l’on dénonce en bouc émissaire, l’oisif cet assisté, l’on culpabilise le malade, cette feignasse, l’on stigmatise le chômeur, ce fraudeur, ne pas participer au productivisme ambiant finit par relever du crime contre l’humanité.

Cette humanité tellement performante.

A l’heure où les retraités plébiscitent la valeur travail, où les profits se font sur le labeur des autres, où l’on s’enrichit au poker menteur détaxé, au Caca rente défiscalisé, glander pourrait bien finir par vous conduire en camp de travail.

« ARBEIT MACHT FREI »

Et pourtant dieu sait si le somptueux glandeur, le glandouilleur magnifique, le Gaston Lagaffe de l’open space, ce poète de l’inutile, ce conquistador du pas grand chose, du pas rentable, du pas compétitif et du pas performant, a son rôle social.

Il invente, crée, observe. Il fluidifie les relations. Il apaise les tensions. Il porte la fantaisie, comme le désordre et donc la vie même par petites touches frivoles d’humanité.

Il est la légèreté dans le lourd. La respiration dans le frénétique. L’empêcheur en rond au sein même du carré. La sagesse par l’inertie.

Que seraient les éditions Dupuis sans son héros sans emploi ?

Quand je dis glander je ne parle pas forcément de se gratter les couilles, vautré devant la télé à bouffer des « Granola », ce qui peut m’arriver.

Quand je dis glander, je pense à l’art de ne rien faire.

A cette capacité à être en bonne compagnie avec soi. A traînasser rêvasser, à faire des plans sur la comète en hamac.

A cette faculté à traîner, flâner, lambiner, à compter les secondes. A profiter des petits moments d’éternité qui s’égrènent. A vivre à l’écoute de soi, sans tripoter son I phone pour se fuir et s’occuper les doigts.

A être en attente mais de rien. En partance pour nulle part. A errer dans son propre no man’s land, son propre terrain vague. A ne pas vaquer, ne pas courir, à ne pas faire et défaire.

A s’ennuyer douillettement, à paresser sous la couette. A se laisser aller à la mélancolie des choses. A remettre au lendemain. A baguenauder, musarder, vadrouiller. A perdre son temps plutôt que le gagner tout en se foutant bien de le gérer.

A Revendiquer sa non rentabilité, sans rien revendiquer du tout que le luxe de se laisser vivre. A se suffire du contemplatif.

Il faut un vrai talent pour ne rien faire sans déprimer. Pour faire une œuvre de son désoeuvrement.

Quand je dis glander, je ne pense pas forcément à l’oisiveté, mère de tous les vices, péché capital, mais à l’art de passer des heures à regarder les fourmis s’agiter, à ne pas se lever pour ne pas réveiller le chat sur ses genoux, à refaire le monde à la machine à café, à s’adonner à une activité sans souci de produire ou d’atteindre quelque objectif que ce soit, rationalisé.

Je pense à l’art de la gratuité.

A l’heure donc, où le capital incompétent et sans scrupules, tellement efficace qu’il nous refile sa dette pour mieux nous spéculer, considérons l’art de la glandouille comme une arme subversive, une forme de guérilla par le sabotage passif.

Glandeurs de tous pays unissons nous.

tgb

Lire : Eloge de l’oisiveté – Bertrand Russel, Le Droit à la paresse – Paul Lafargue

Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

37 commentaires sur « Glander »

  1. La paresse est un droit inaliénable et une source infinie de créativité. Plus personne ne prends son temps aujourd’hui. Merci de nous le rappeler de si belle manière. Merci de me le rappeler. Je prends ma pause et vais fumer une clop en rien foutant sur mon balcon du coup…

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  2. ah! alors là, je suis tout à fait en phase, je vais donc me chercher ma troisème pomme au four délicieusement tiède et juste me consacrer au plaisir de la savourer….

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  3. Si si on peut! En témoignent les restes de mon croissant fourré au chocolat sur la petite table près de mon hamac…
    On me retirera quand même pas de la tête que Testeur de Hamac est le meilleur job qui puisse exister!

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  4. @ tgb
    je déteste les grands épanchements bavards comme tu sais mais en évoquant (aussi magistralement) mon cousin gaston, tu fais plus que me prendre par les sentiments 😉 d’ailleurs je soupçonne que franquin-lagaffe jouait simplement à se faire moins peur en s’imaginant une mouette délirante aussi pourquoi pas sur l’épaule d’un candidat à la dictature…
    merci mon cher, d’évoquer également ce brave monsieur lafargue que j’avais déniché dans une bibliothèque il y a plutôt lontemgps et qui n’avait pas tardé à me servir à clouer le bec au premier stakhanoviste venu ! je me réjouis donc de te savoir en aussi bonne compagnie 😉
    gaston lagaffe président de la république !

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  5. ah me reviennent quelques douces nonchalances orientales à siroter du thé dans le patio avec le chant du muezzin aun loin et en attendant le coucher de soleil (activité principale) vu du marabout…

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  6. « Je pense à l’art de la gratuité.
    A l’heure donc, où le capital incompétent et sans scrupules, tellement efficace qu’il nous refile sa dette pour mieux nous spéculer, considérons l’art de la glandouille comme une arme subversive, une forme de guérilla par le sabotage passif.
    Glandeurs de tous pays unissons nous. »
    yeeesss! j’adhère immédiatement!
    Gaston 🙂
    Flâner, rêvasser, contempler ne pas être rentable….mon programme idéal!

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  7. « Couché à l’ombre d’un arbre
    on peut laisser passer les heures sans craindre d’avoir à les rattraper… »
    c’est tout à fait ça, finement ciselé

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  8. Merci Valdo. C’est tout à fait juste, d’Archimède faisant trempette à Newton roupillant sous son pommier c’est souvent par l’observation glandeuse que les grandes découvertes ont été faites.

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  9. @ tgb
    laisse moi te redire mon cher à quel point je me suis régalé de ce billet particulièrement délicieux… d’ailleurs j’en ai fait la promo dans le salon où l’on cause de mon pote le citoyen hmida…
    merci également pour la réminiscence en retour 😉 sauf que la nonchalance, le sirotage, le thé à la menthe, le patio, le chant du muezzin et les ficelles du marabout, OK, mais qu’est-ce que l’orient vient faire dans le tableau , vu que le Maroc c’est l’Occident, absolument pas l’Orient ! ou alors à notre spéciale façon !
    c’est pas que l’orientalisme m’énerve mais tant que les orientalistes s’arrêtent à la frontière de l’Algérie, pas de problème 😉 ça leur avait pas suffi, Tanger ?

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  10. à part ça glander se dit en marocain « tSannet la^damek », littéralement : écouter ses os…
    PS
    gaston lagaffe devrait devenir le saint patron des députés vertueux ! vive l’empêchage de signer les contrats en rond 😉

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  11. @katelion – merci je vais aller fouiller la question…
    @Salvadorali – « tSannet la^damek », littéralement : écouter ses os… joli !!! et ça peut servir…

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  12. Le kif (keyif en turc) a d’ailleurs à l’origine beaucoup à voir avec une sorte de glande contemplative, ou en tous les cas « non productive » je crois… ou peut-être que c’est juste ce que j’ai envie d’y voir : )

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  13. Bon, faut-il préciser que le « glandeur »- et, depuis le temps, tu sais quel glandeur, je suis, n’est-ce pas ?!-] – n’est pas forcément « ennemi » du travail. En tout cas, pour ma part, je ne le suis pas ; euh, surtout… quand ce sont les autres qui se crèvent (pour des clopinettes !-DDD
    Donc, il est important de souligner que « revendiquer sa non rentabilité, sans rien revendiquer du tout que le luxe de se laisser vivre », ça veut principalement dire que leur monde, on n’en veut pas !!! qu’ils peuvent se le carrer où je pense !!!
    En revanche – attention, c’est limite « choquant » – je préconise dès maintenant – le droit (si ce n’est le « devoir » ?-) de travailler (eh, oui !-)… à un monde meilleur !-D
    Euh, je m’y attelle incessamment :-] mais mollo, hein !-DDD

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  14. le glandeur n’est surement pas l’ennemi du travail ou en tout cas de l’activité – il travaille sans soucis de rentabilité – et attention quand le glandeur se fout au boulot qu’est ce qu’il abat –
    pour ce qui est de travailler à un monde meilleur (mais mollo) je veux bien donner un coup de main…

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  15. Ah! Je vois que le sujet inspire davantage que la résorption du chômage! C’est du joli!
    « Quand je dis glander je ne parle pas forcément de se gratter les couilles, vautré devant la télé à bouffer des « Granola », ce qui peut m’arriver ».
    Tu fais ça, toi? Je suis déçue. 😉
    Cela dit, c’est clair que c’est une philosophie qui m’agrée en tous points. L’humanité n’aurait jamais dû s’éloigner de ce concept. Un glandeur ne cherche pas à chercher noise à son voisin. Il est bien trop occupé à ne rien faire.

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  16. bah oui j’assume mes côtés beauf, c’est bien de débrancher ses neurones des fois…
    Oui ne rien faire demande beaucoup d’énergie et de créativité donc ça évite de la dépenser à baver sur les pompes du voisin.

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  17. « bah oui j’assume mes côtés beauf, c’est bien de débrancher ses neurones des fois… »:
    J’entends bien, mais on peut faire du jardinage, ou du macramé, par exemple. Mais les « granola »? Ca non. Rédhibitoire.
    Pour le reste, ma foi, si ça permet de faire le vide …
    Mais je ne peux me prononcer ni sur l’une ni, a fortiori, sur l’autre. 😉
    NB: je n’ai aucune idée de ce que sont les granola, m’enfin, je suppose que c’est comme du coca, mais solide?

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  18. Ce texte glandeur éveille à la paresse et au bonheur de ne rien faire …
    J’en connais un rayon en ce domaine (pourtant le plus souvent à l’ombre ; -) , mais je dois bien avouer que depuis que nous captons un wifi venant du lointain depuis 2 mois, ma glande est quelque peu atténuée par l’envie d’aller lire « Rue Affre » 😉 et me balader sur qqs sentiers virtuels de traverse tel que celui-ci.
    Donc vive la glande, la sieste et l’amour !
     » à part l’Amour, la musik et la sieste, y’a rien à faire sur cette foutue planète » ( Reférence « les Escrocs »)

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