Laissez descendre avant de monter…

Comment on nous parle, comment on nous traite, nous du troupeau de cons allant bosser un lundi matin agglutinés, station debout, sur un quai qui déborde, forcément alignés derrière la ligne jaune, ultime limite de démarcation.

« …veuillez laisser descendre avant de monter… »

Comment on nous parle, comment on nous traite, on nous infantilise, nous individus bourrins conditionnés dans la foule sans même se défouler, chacun cherchant à sauver sa peau tirée à quatre épingles, contre la pointeuse chagrin.

« …laissez descendre avant de monter… » crachoté au micro du chien de berger rhabillé de jaune et de fluo, à faire la circulation des flux et des reflux. Tandis que nous, de l’électron grégaire et panurgiste, dans le flot moutonnier et dans la souricière, piégé par le clivage artificiel du camp de ceux qui montent contre le camp de ceux qui descendent, à se demander avec Brel s’il vaut mieux être montant ou plutôt descendant, ou pousseur ou poussé…

Oui comment on nous parle, comment on nous traite, chacun dans son apnée, à triturer de stress son bout d’écran, sa fenêtre, son hublot, à envoyer sur son clavier autant de SOS, à se gaver de gratuit Bolloré et à la pavlovienne, viser perso, le canot de sauvetage annoncé du Matin Titanic, dans un sursaut mécanique de survie salariée, de panique réprimée…

Laisser descendre avant de monter, à moins de monter pour finir par descendre, passer du troupeau A au troupeau B, du troupeau stagnant au troupeau transporté, dans la compression statique des uns contre les autres mais avec, à partager sa bulle avec n’importe qui, à entrer dans la bulle du premier venu, entre loterie A et promiscuité B.

Comment on nous parle et comment on nous traite, jusqu’au jour de la grève enfin où la machine figée et la fatalité redonnent comme de la liberté aux cohortes aliénées.

Et de me souvenir de ce quai noir de monde à attendre pour rien.

Et dans le lourd silence du bétail résigné, la voix stridente et terrifiante comme une litanie d’une handicapée mentale.

Et de se lamenter tout haut, qu’il n’y aura jamais plus de métro, que nous mourrons tous, que c’est la fin du monde, et qu’allons nous devenir et d’appeler au secours et d’appeler maman…

Et comme la traduction gênée de nos propres silences, de nos malaises accablés, nous de la termitière, levés avant même que d’être réveillés, pour gagner et perdre une vie éreintée.

Nous qui ne demanderions pas mieux que de laisser descendre avant de monter, dans l’intelligence, dans la fluidité, si seulement seulement on nous accordait un brin d’humanité, si seulement seulement on nous autorisait une once de considération distinguée.

tgb

Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

12 commentaires sur « Laissez descendre avant de monter… »

  1. Je vais te dire une chose, TGB, j’aime bien quand tu écris sur un sujet de société…
    Parce que la politique politicienne, Sarkozy, le marxisme, la philosophie, les intellos chiantissimes sur leur fauteuil en soie qui parlent des travailleurs et tout et tout , c’est très vaguement intéressant mais ça finit par lasser. L’existence quotidienne est une chienne de vie bien insupportable.
    Et droite, gauche ou extrême gauche, personne ne nous propose mieux : là est le véritable scandale. Là est le problème.

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  2. oui , j’ai vu ça RER St Michel , les régulateurs de flux , un nouveau métier à la RATP, une petite jeune femme pas gros bras pour 2 sous , ça va pas être facile tous les jours vu la tronche de certains clients , rien que des énervés ceux là , on vit une époque formidable !!
    Comme à Tokyo

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  3. Toi tu as besoin de te mettre au vert avant que ça tourne au blanc…
    Ambiance bicyclette, on rammasse les pommes, oh regarde les petits veaux…

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  4. j’en ai déjà pris une bonne dose mais c’est vrai que j’y retournerais bien et question troupeau, des veaux autant que ce soit des vrais au moins ils se comportent selon leur nature de veaux parce que des fois la nature humaine…

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  5. Le travail est probablement ce qu’il y a sur cette terre de plus bas et de plus ignoble. Il n’est pas possible de regarder un travailleur sans maudire ce qui a fait que cet homme travaille, alors qu’il pourrait nager, dormir dans l’herbe ou simplement lire ou faire l’amour avec sa femme.
    Boris VIAN
    Comme Jide , je crois qu’il faut que tu te mettes un peu au vert.
    Comme CuiCui , je trouve ton billet excellent .

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  6. merci – me mettre au vert ça va pas tarder en même temps j’ai pas du faire plus de 7 jours de taff’ depuis que je suis rentré mia c’est bien assez

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  7. Au suivant au suivant
    J’avais juste vingt ans et nous étions cent vingt
    A être le suivant de celui qu’on suivait
    Au suivant au suivant
    tu citais Brel, je fais de même…

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