Bronzer sur un volcan

On décroche des évènements scabreux du monde tel qu’il va. On met sa santé mentale à l’ombre d’un parasol sicilien, à surveiller l’Etna du coin d’un œil flemmard ; des fois qu’Empedocle viendrait récupérer ses sandales, abandonnées juste au bord du cratère…

On traîne en plein pisolino (sieste) à l’heure des chiens et des français dans la fournaise du théâtre grec de Taormina à relire Euripide.

On sirote une granita lemone dans la torpeur tranquille de Syracuse, en attendant la passeggiata. Ce moment rituel où la société sicilienne parade, aimant à voir et à être vue.

On slalome comme on peut dans un essaim excité de scooters et de scippatori (voleurs à l’arraché) entre palais baroques palermitains soit restaurés soit en ruine soit les deux.

On savoure la gentillesse sicilienne, tout en s’envoyant un plat de spaghetti al vongole, arrosé de bière Moretti et d’hospitalité.

Prego
.

On cossarde dans des hôtels quasi vides, devant les TV achat Berlusconiennes consacrées entièrement à la vente de masseurs vibrants censés faire fondre la cellulite sans efforts.

On a bien une pensée émue sur l’autostrade, quand on passe devant le monument dédié au Juge Falcone explosé là avec toute son escorte dans sa voiture blindée par les gens de Corleone, épaulés par quelques nervis des services secrets d’une Italie schizophrène.

Mais on en reste à la surface des choses et à l’indolence toute méditerranéenne. A la quiétude estivale, les tongs bercées par les vagues.

Jusqu’au jour du départ. Aéroport de Catane.
Jusqu’à ce que l’actualité tenace nous rattrape.
Jusqu’à l’étrange ballet de quatre hommes aux aguets épousant de leurs corps les déplacements d’un cinquième.

On regarde l’homme assis, à deux mètres, fumant cigarette, sur cigarette, perdu dans ses pensées, jonglant avec ses téléphones, plaisantant avec ses gardes du corps, jeunes, aussi désinvoltes que vigilants, un flingue glissé dans la ceinture.

On pense à Pasolini. On ne sait pas trop pourquoi. A l’élégance raffinée.

Et l’on sent bien qu’on est au cœur du sujet. De l’héroïsme ordinaire d’un homme qui se lève le matin en ignorant s’il sera vivant le soir.

Et l’on se met à regarder alentour avec l’œil inquiet du flic qui finit par trouver que tout est suspect. Le chauffeur de taxi, comme la valise sur le chariot.

On suppose que l’homme assis est un juge. On se rencarde. C’est un homme politique. Il s’appelle Rosario Crocetta. Il est maire de Gela, député européen depuis juin dernier, communiste, homosexuel déclaré et en lutte ouverte contre la mafia.

Rien que ça.

Dans l’Italie pourrie et populiste de Berlusconi oui, il y a encore des citoyens pour élire (largement) des types aussi atypiques, libres pédés intègres ( et chretien en plus) que Rosario Crocetta qui nous réconcilie avec la politique.

et l’italie

Rosario Crocetta essaie de nettoyer Gela, une des villes de Sicile les plus infiltrée par la pieuvre. Il se bat contre le pezzo, l’impôt mafieux qui ruine les commerçants. Il se bat contre l’anarchie immobilière et l’empire financier si indissociablement lié à l’empire tout court si lié à la crise.

Il se bat pour l’état de droit.

Et je crains qu’un jour, comme pour Falcone, Borselino et les autres héros ordinaires, je lise dans un canard, en entrefilet, que le maire de Gela vient d’être victime avec toute son escorte, quatre jeunes mecs , fonctionnaires, aussi désinvoltes que vigilants, courageux, d’un enieme attentat…

autant pas…

Voilà, j’aurai eu l’honneur de passer quelques instants aux côtés de Rosario Crocetta, héros admirable, citoyen libre, atypique et intègre d’une Sicile volcanique aussi douce que cruelle.

tgb

photos d.a

Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

6 commentaires sur « Bronzer sur un volcan »

  1. Ben tu vois ? Tu fais du journalisme sans le savoir…
    Grave ce problème de la mafia en Sicile. Je me demande, presque avec des sanglots dans la voix, si ce Don Quichotte moderne, même s’il s’en sort sain et sauf, parviendra à déstabiser cette hydre.
    Je crains que non, TGB…
    Et c’est un méditerranéen qui te parle. Un homme seul n’y peut rien. Seule la volonté générale peut y arriver…
    Bonne continuation, TGB.

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