Alain rève…

Pour être original, et à l’heure de sa mise en poussières, je vais faire comme tout le monde et dire tout mon Bashung à moi.

A force, d’éreinter tous les mondains du monde et tous les cuistres pontifiants, rendre hommage à Alain Bashung me sera comme un exercice vain mais vital, d’admiration. 

Il était mon voisin et je n’en savais rien. Il était le résident de la république de la goutte d’or et sa discrétion légendaire l’avait laissé incognito dans ce quartier populaire qui lui allait si bien. Lui, fils de père kabyle et inconnu.

Bashung était un immense poète – Curieux pour un mec qui a si peu écrit (quelques textes co-signés)  mais sa voix et son style traversaient à ce point ses auteurs (de Boris Bergman à Jean Fauque) qu’il imprimait sa griffe et à travers l’écriture des autres, sa propre écriture. Une écriture inventive et sonore, entre psalmaudie et swing.

Donner du swing à la langue française étant déjà en soi une performance, nourrie par le travail prosodique de Nougaro et Gainsbourg.

Bashung était un immense musicien ; entre variété audacieuse et rock éraillé. Dans le sombre et léger, il prolongeait ainsi une tradition de blues à la française (Piaf), assurant le tube (sans faute de goûts) comme le truc expérimental et intime.

J’ai toujours eu un faible pour ces artistes réussissant la synthèse tranquille de l’exigence créative et du succès populaire. Une sorte d’élitisme pour tous avec dans leur œuvre, des entrées à tous les étages et des lectures à tous les niveaux.

Le contraire d’une œuvre fermée.

Des plages oniriques aux rifs balafrés, il mixait sa mélancolie électrique à une rage sobre. Il était un son cuisiné Bashung, qui faisait faire les yeux ronds à tous ses producteurs déstabilisés derrière la vitre du studio.

– Toute ma vie j’ai lutté contre les yeux ronds – disait il.

Bashung était un immense crooneur. Une voix avant tout. Même quand le corps mourait, la voix vivait encore. Rauque et veloutée. Crachée et contenue, justement instrumentalisée avec quelque part le vibrato cafardeux de Chet Baker, le roulis guimauve et sirupeux d’un Sinatra, flirtant avec le mièvre parfois sans jamais y tomber, à toujours nous surprendre, à toujours se reprendre à rebondir façon Johnny Cash.

Bashung était d’une immense élégance. Dans l’impudeur violente de son extrême pudeur, il faisait précisément tâche dans le vulgaire ambiant et le fric et la frime bling bling qu’il détestait.

Dans la beauté dandy et cramée des timides, Leotard, Desproges, Dewaere, Nino Ferrer…il savait par cette grâce instinctive qu’il n’y a pas de parole sans silence, pas d’esthétisme sans introspection, pas de fulgurance sans réserve.

– Bonjour, merci, bonsoir…

service minimum sur scène.

Mais cet échange minimal tout en retenue était sublimement compensé par la présence énergique et déhanché du corps. Une grâce adolescente dans la beauté du noir. Un charisme sans égo, une cicatrice narcissique sans l’hideux et haïssable moi je, qu’on nous inflige pour masquer le vide.

Un corps sec et nonchalant et beau, comme une scansion.

La mort qui dit la vérité.

Bashung était d’une immense décence.
Dans sa leçon de savoir vivre et de savoir vieillir, mais pas trop. Dans la dignité du savoir mourir
sans se répandre et sans gémir.

Sommes nous ?

Dans cette classe folle du chanteur jusqu’au bout, toujours sur la ligne blanche et toujours sur (dans ?) la brèche à surnager jusque sous le regard visqueux et concupiscent du pitre Nagui à la dégoulinance obséquieuse de l’hommage à taux d’audience.

(Chimio et ovation n’étant évidemment pas les mamelles rassurantes de la longévité.)

Et maintenant quoi ? se taper 30 ans encore de fadaises Bruel, de rien Benabar et de même pas la peine Obispo ?

La mort d’Alain Bashung m’ampute de quelque chose. D’un bout de moi. De ces moments vécus et musicaux comme des réminiscences dans cette boîte crânienne.

Et ce crabe qui pourrait au moins me conduire à arrêter la clope, fera que je continuerai encore pour la beauté du geste.

Un certain plaisir et une certaine attitude oui, à voir les volutes bleues pétrole partir en fumée.

tgb

Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

9 commentaires sur « Alain rève… »

  1. Résident de la républiiiique, tu nous quittes !
    Au père Lachaise, amis, public, séparés, odeur de fleurs
    qui vont faner.

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  2. Wah. Bashung me manque aussi. Pour tout ça et le reste. Pour les montagnes de questions dans les bottes … tout ce que tu dis si bien. J’ai pas la télé. Ces images avec Nagui je les ai aperçue à sa mort. C’était comme tu l’écris.

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  3. Mince… j’ai un peu l’impression d’être le seul à ne pas tant apprécier Bashung que ça. (Je sais : crime de lèse-majesté 🙂 )
    En tout cas, ton beau texte m’a presque persuadé que j’avais tort de ne pas le porter aux nues. Preuve que l’hommage est réussi.

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  4. @ meriem – les amies de Henri sont forcément mes amies…surtout si elles aiment Bashung
    @ tralala – plus un son aigrelet de « j’écume » quelque part
    @ Iza – moi j’ai la télé mais je n’avais surtout pas regardé « les victoires de la musique » je deteste ces trucs là
    @ JBB – arrrrrrrghhhhhhhh !!!! bon ben je vais quand même te garder toute ma sympathie mais c’est bien parce que c’est toi de chez l’épatant Article 11 :=))

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  5. Ben écoute tgb, pareil pour moi: les amis de Henri, et c…
    Et Bashung… beaucoup de mal à écrire sur sa mort et ma tristesse et la poésie et l’épure…

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  6. Classe ton texte. Thanks.
    Et bien j’en profite pour parler d’un grand vivant – AMI d’ Alain Bashung – que certains doivent bien heureusement connaître mais que d’autres auront l’extrême joie d’entendre et de sentir.
    Connaissez-vous Marcel Kanche ?
    Oui ?
    Non ?
    Connaissez-vous le sublime album :  » dog songe  » ?
    Oui ?
    Non ?
    Voici le lien du site officiel de Marcel Kanche
    http://www.marcelkanche.com/
    Alain Bashung pour la vie. Marcel Kanche aussi.

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