Narcisse et moi

En faisant un selfie, un révolver sur la tempe, une femme russe appuie confusément sur la gâchette…

Ho le joli mythe de Narcisse revisité.

En me baladant à Montmartre l’autre jour, je me demandais bien à quoi pouvaient servir ces tiges extensibles que proposaient avec insistance aux touristes les vendeurs à la sauvette, avant de comprendre qu’elles n’étaient rien d’autre qu’une extension de soi-même, une sorte de membre bionique rétractable, bref, une barre de selfie.

En ces temps d’égocentrisme exacerbé, d’individualisme forcené, le selfie, autrement appelé, avant de nous faire défoncer par la sous-culture mainstream, autoportrait, est un magnifique révélateur de l’obsession de soi, de l’auto congratulation, de l’autolâtrie.

Dans cet amour de soi, tout à son autarcie, son autisme, à se prosterner du nombril, il n’est pas très étonnant que le monde soit vu, comme un décor où l’on se met en scène et où les autres sont de pâles figurants dans un indigent scénario.

Tourné sur soi, en soi, vers soi, à se contempler , à délimiter à soi son triste territoire sans plus d’horizons, il est assez logique que l’on n’ait plus rien à foutre du naufragé, du SDF, du voisin, de l’autre, à s’admirer sans plus d’altérité, devant les ruines de Sophie Marceau, le sourire de Palmyre, ou le décolleté de la Joconde, dans l’ordre ou le désordre peu importe puisque tous les chemins ramènent exclusivement à soi.

Je me parle à moi-même, comme la télé parle de la télé à la télé, dans cette superbe mise en abîme de l’acteur spectateur en boucle, de la vacuité en larsen, de la banalité en écho, sorte de vortex et de spirale sans fin.

[Entendu sur BFM TV] – Vous êtes à 200 mètres de l’entrepôt. Qu’est ce que vous voyez ? – Je regarde BFM TV ».

Dans la tyrannie de l’immédiateté et du remplissage du vide par du rien, le témoin d’à côté du drame, qui n’a rien vu, qui ne voit rien, regarde la télé pour se voir, tandis que la télé se voit en interrogeant le témoin, chacun n’ayant d’yeux que pour soi-même.

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A peine le temps de s’indigner d’une chose qu’il faut déjà s’indigner d’une autre, forme d’indifférence finalement dans l’unique miroir de soi. Je zappe d’une indifférence à l’autre sans plus me chercher puisque à me regarder toujours je me trouve.

S’il existait une Star Ac du djihadisme, nul doute que les frères Kouachi ou le baltringue de la kalach Coulibaly, nos enfants de la télé, seraient allés en finale en ce besoin viscéral et contemporain du quart d’heure de célébrité mondiale, à vérifier à l’écran qu’ils existent. Ils se seraient alors sans doute contentés d’un attentat virtuel , noté par un jury expert en infatuation du côté de Koh-Lanta.

Ainsi quand le pauvre stagiaire exténué s’emberlificote de la bande passante, comme une forme de distanciation aimable et artificielle de surgir. Marque de civilisation au théâtre de l’absurde, à la société de son triste spectacle.

Suis-je et qui suis-je ? Je suis tant que je me vois, je suis ce que les pixels me renvoient, je suis mon image, je suis mon propre masque ; je ne me présente plus, je me représente, ne me connais plus mais me reconnaît. Je suis, si ma réalité rejoint mon auto-fiction.

Dans cette société de contrôle, sourions nous sommes filmés et comme ça ne suffit pas encore, sourions nous nous filmons, dans cette forme nouvelle d’auto surveillance à vérifier en permanence son bonheur béat.

Le rapport au monde n’étant plus qu’un rapport à soi, la réalité qu’une fiction, qu’importe l’histoire vraie tant qu’on se raconte vraiment une histoire.

Miroir mon beau miroir…

Et si alors dans ce monde d’images virtuelles tout à coup, exister consistait à ne justement pas être sur la photo ? Et si finalement ne plus paraître redonnait du sens à l’être :

Je me fuis donc je suis !

tgb

Publié par rueaffre2

TG.Bertin - formation de philo - consultant en com - chargé de cours à Paris 4 - Sorbonne - Auteur Dilettante, électron libre et mauvais esprit.

11 commentaires sur « Narcisse et moi »

  1. « Pour vivre heureux, vivons caché! »
    et je rajoute sans TV, sans portable sans, sans, sans …, et pas besoin non plus des infos de la pensée unique…..
    Je crée ma réalité…..
    à la campagne….
    Coeurdialement.

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  2. excellent billet, plein de profondeur. La barre à selfie, symptôme de notre société qui idolâtre l’individualisme et le culte du moi, il fallait y penser. Et c’est tellement vrai ! Bravo pour ce billet, le gars.

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  3. L’individualisme de masse est le plus sûr rempart aux mouvement sociaux organisés. Narcisse est amnésique et aveugle à sa vacuité sans cesse remplie de désirs nouveaux à assouvir. Le marketing planétaire s’en occupe et les artistes vendus au marché y collaborent de tous leurs talents.

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  4. Oui, le plus grand ennemi de l’homme libre est l’individualisme lui-même. Parce qu’il ne sait rien penser face aux idéologies nationalistes, racistes, intégristes de tous bords. L’individualisme de « fermeture sur soi » qui est l’idéologie dominante de nos sociétés pourrait devenir celui de l’ouverture, non?

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  5. Le comble du selfie con : le couple de polonais qui en reculant pour optimiser le fond de la photo, a fait une chute de 80 mètres d’un promontoire qu Portugal. Ces tarés ont préféré immortaliser leur bobine plutôt que regarder le paysage, ou s’occuper de leurs enfants… qui ont assisté à la chute.

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  6. C’est le gag classique malheureusement pour eux le gag peut devenir vite tragédie . Est çe qu’au moins la photo est réussie ?

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Commentaires fermés

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